La Trinité

Il s'agit ici seulement d'indiquer quelques textes grâce auxquels on peut comprendre à quel "type" de ternaire appartient la Trinité, et à quel "niveau" elle se situe, si l'on peut s'exprimer ainsi, et de fournir ainsi un point de départ à la réflexion.

On sait qu'il ne peut y avoir de manifestation sans dualité, et que cette dualité implique immédiatement un ternaire : "[...] nous ne pouvons concevoir l’Être-Unité qu’à travers sa manifestation ternaire, conséquence nécessaire et immédiate de la différenciation ou de la polarisation que notre intellect crée dans l’Unité. Cette manifestation ternaire, quel que soit l’aspect sous lequel on l’envisage, est toujours une indissoluble Trinité, c’est-à-dire une Tri-Unité, puisque ses trois termes ne sont point réellement distincts, qu’ils ne sont que la même Unité conçue comme contenant en elle-même les deux pôles par lesquels se produira toute manifestation." (Remarques sur la production des nombres)

Il va de soi, en effet, qu'en ce qui concerne la Trinité, il s'agit d'une distinction ad intra, dans l'unité même de l'Être pur ou non-manifesté, d'une "distinction sans séparation" logiquement et ontologiquement antérieure à la production "analytique" de la multiplicité indéfinie des degrés de l'Existence :

"L’Être est un, ou plutôt il est l’Unité métaphysique elle-même ; mais l’Unité enferme en soi la multiplicité, puisqu’elle la produit par le seul déploiement de ses possibilités ; et c’est pourquoi, dans l’Être même, on peut envisager une multiplicité d’aspects, qui en sont autant d’attributs ou de qualifications, quoique ces aspects n’y soient point distingués effectivement, si ce n’est en tant que nous les concevons comme tels ; mais encore faut-il qu’ils y soient en quelque façon pour que nous puissions les y concevoir. On pourrait dire aussi que chaque aspect se distingue des autres sous un certain rapport, bien qu’aucun d’eux ne se distingue véritablement de l’Être, et que tous soient l’Être même." Et Guénon ajoute en note : "Ceci peut s’appliquer, dans la théologie chrétienne, à la conception de la Trinité : chaque personne divine est Dieu, mais elle n’est pas les autres personnes. – Dans la philosophie scolastique, on pourrait aussi dire la même chose des « transcendantaux », dont chacun est coextensif à l’Être." (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XXII)[1]

Voici maintenant ce qu'a écrit Guénon dans le chapitre de La Grande Triade intitulé Ternaire et Trinité :

« Parmi les différents ternaires qu’envisage la tradition hindoue, celui qu’on pourrait peut-être rapprocher le plus valablement de la Trinité chrétienne à certains égards, bien que le point de vue soit naturellement encore très différent, est celui de Sat-Chit-Ânanda (voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIV). »

Ce chapitre de L'homme et son Devenir selon le Vêdânta (L'état de sommeil profond ou la condition de Prâjna), où il est question du ternaire Sat-Chit-Ânanda, est le texte essentiel pour le sujet qui nous occupe, et il faut encore y ajouter le chapitre XVII du Symbolisme de la Croix intitulé L'ontologie du buisson ardent.

Ces textes sont importants, et il est facile de remarquer, par exemple, que le ternaire de l'Intelligence, l'Intelligent et l'Intelligible a été appliqué à la Trinité par certains théologiens, comme par exemple Yahyâ ben Adî, sur lequel Augustin Périer a écrit un livre dont Guénon a fait un compte rendu.

Maintenant, comme l'écrit Guénon dans une lettre à Louis Caudron (15 janvier 1937), "il est évident que suivant les points de vue il peut y avoir une multitude de façons d'envisager des attributs divins formant un ternaire, et que, même quand il y a une certaine correspondance, celle-ci peut n'être encore que partielle et valable seulement sous certains rapports...". D'ailleurs, à la fin de L'ontologie du buisson ardent, il parle lui-même de deux façons différentes selon lesquelles peut-être envisagée la même formule ternaire, de même que, dans le chapitre XIV de L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, à propos d'Âtmâ « se connaissant soi-même par soi-même » ("puisqu’il n’y a plus alors aucune réalité qui soit véritablement distincte de lui, tout étant compris dans ses propres possibilités"), il dit que "c’est dans cette « Connaissance de Soi » que réside proprement la Béatitude", ce qui peut sembler une façon différente d'envisager cette dernière que lorsqu'il écrit :

"La Béatitude est faite de toutes les possibilités d’Âtmâ, elle est, pourrait-on dire, la somme même de ces possibilités ; et, si Âtmâ en tant que Prâjna ["Celui qui connaît en dehors et au delà de toute condition spéciale"], jouit de cette Béatitude comme de son domaine propre, c’est qu’elle n’est en réalité autre chose que la plénitude de son être [...]."

Et encore :

"Le terme Chit doit être entendu, non pas [...] au sens restreint de la pensée individuelle et formelle [...] mais bien au sens universel, comme la Conscience totale du « Soi » envisagée dans son rapport avec son unique objet, lequel est Ânanda ou la Béatitude [...]. Cet objet, tout en constituant alors en quelque façon l’enveloppe du « Soi » (ânandamaya-kosha), ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, est identique au sujet lui-même, qui est Sat ou l’Être pur, et n’en est point véritablement distinct, ne pouvant pas l’être en effet là où il n’y a plus aucune distinction réelle[2]. Ainsi ces trois, Sat, Chit et Ânanda (généralement réunis en Sachchidânanda)[3], ne sont absolument qu’un seul et même être, et cet « un » est Âtmâ, considéré en dehors et au delà de toutes les conditions particulières qui déterminent chacun de ses divers états de manifestation." [4]

Dieu est plus Savant.



[1] Voici la suite de ce passage : "il y a donc là une sorte de distinction principielle, qui n’est pas une distinction au sens où ce mot s’applique dans l’ordre de la manifestation, mais qui en est la transposition analogique. Dans la manifestation, la distinction implique une séparation ; celle-ci, d’ailleurs, n’est rien de positif en réalité, car elle n’est qu’un mode de limitation [...] ; l’Être pur, par contre, est au delà de la « séparativité ». Ainsi, ce qui est au degré de l’Être pur est « non-distingué », si l’on prend la distinction (vishêsha) au sens où la comportent les états manifestés ; et pourtant, en un autre sens, il y a là encore quelque chose de « distingué » (vishishta) : dans l’Être, tous les êtres (nous entendons par là leurs personnalités) sont « un » sans être confondus, et distincts sans être séparés ["Dans les états individuels, la séparation est déterminée par la présence de la forme ; dans les états non-individuels, elle doit être déterminée par une autre condition, puisque ces états sont informels."]. Au delà de l’Être, on ne peut plus parler de distinction, même principielle, bien qu’on ne puisse pas davantage dire qu’il y a confusion ; on est au delà de la multiplicité, mais aussi au delà de l’Unité ; dans l’absolue transcendance de cet état suprême, aucun de ces termes ne peut plus s’appliquer, même par transposition analogique, et c’est pourquoi l’on doit avoir recours à un terme de forme négative, celui de « non-dualité » (adwaita) [...].

[2] "Les termes de « sujet » et d’« objet », dans le sens où nous les employons ici, ne peuvent prêter à aucune équivoque : le sujet est « celui qui connaît », l’objet est « ce qui est connu », et leur rapport est la connaissance elle-même [...]."

[3] "En arabe, on a, comme équivalent de ces trois termes, l’Intelligence (El-Aqlu), l’Intelligent (El-Âqil) et l’Intelligible (El-Maqûl) : la première est la Conscience universelle (Chit), le second est son sujet (Sat), et le troisième est son objet (Ânanda), les trois n’étant qu’un dans l’Être « qui Se connaît Soi-même par Soi-même »."


[4] Dans la lettre à Louis Caudron que nous avons citée plus haut, Guénon écrivait : "Le ternaire Sat-Chit-Ânanda est certainement, dans la doctrine hindoue, ce qui a le plus de similitude avec la Trinité chrétienne ; cependant, je me demande s'il est facile d'établir la correspondance terme à terme : le Verbe, en tant qu'il est identifié à la Sagesse, semblerait devoir s'assimiler à Chit, qui pourtant, d'un autre côté, constitue le lien entre les deux autres termes comme il est dit que le Saint Esprit l'est entre le Père et le Fils. C'est d'ailleurs la question du Saint Esprit surtout qui constitue un point très obscur et sur lequel les théologiens eux-mêmes semblent assez peu fixés ; en tout cas, il est difficile de tirer de tout ce qu'ils en disent quelque chose de bien net..." - Il est à noter que des ternaires même très différents peuvent être reliés entre eux par certaines correspondances, ainsi que l'a montré Guénon dans La Grande Triade ; et c'est ainsi que, dans le chapitre XIV de l'Homme et son devenir selon le Vedantâ, il établit un rapport entre le ternaire Sachchidânanda et d'autres plus extérieurs, et notamment celui constitué par Purusha, Prakriti et Buddhi, dont il a indiqué par ailleurs le rapport avec respectivement le Saint-Esprit, la Vierge et le Christ dans la génération de Ce dernier. À propos de cette dernière remarque, nous ne savons trop s'il y aurait des conséquences à tirer de la note du chapitre en question où il est parlé des deux aspects respectivement actif et passif de l'Intellect (qui correspond à Buddhi), envisagé, soit dans l'universel, soit dans sa réflexion individuelle.


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