À propos d’ IA

Au déclin d’une civilisation, c’est le côté le plus inférieur de sa tradition qui persiste le plus longtemps, le côté « magique » particulièrement, qui contribue d’ailleurs, par les déviations auxquelles il donne lieu, à achever sa ruine.

René Guénon, Sheth.

Tout en provoquant, depuis le début du XIXe siècle, un véritable délire d’enthousiasme, parce qu’ils semblaient avoir pour objectif cet accroissement du bien-être corporel qui est manifestement la principale aspiration du monde moderne, le développement et la multiplication de plus en plus rapide des inventions mécaniques et industrielles n’ont cessé de susciter des inquiétudes croissantes, non seulement à cause des dangers de destruction que ces inventions portent en elles-mêmes, mais aussi parce que, joints à la science toute extérieure, pratique et utilitaire qui leur est associée, ils menacent d’étouffer en quelque sorte les connaissances et les possibilités plus hautes et plus dignes d’intérêt, et de « mécaniser » toutes choses, y compris l’être humain, finalement réduit, dans toute son activité, à ressembler autant que possible à un automate et, serviteur de la machine, à se faire machine lui-même. Ainsi peuvent s’expliquer les réactions instinctives des artisans contre les premières machines, et il faut remarquer, à cet égard, que la machine est, en un certain sens, le contraire de l’outil, et non point un « outil perfectionné », car l’outil est en quelque sorte un « prolongement » de l’homme lui-même, tandis que la machine réduit celui-ci à n’être plus que son serviteur. En voulant dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes, à ce point de vue comme à beaucoup d’autres, n’auront en somme réussi qu’à s’en faire les esclaves.

Maintenant, il faut bien comprendre que ce caractère « automatique » ou « réflexe » de l’activité (qu’il ne faut d’ailleurs pas confondre avec son opposé la « spontanéité »), si manifeste dans la production du travail « à la chaîne » des usines, ne se réduit pas à l’ordre simplement corporel, mais qu’il peut aussi s’étendre à l’ordre psychique, et qu’il est d’autant plus grand en l’homme que celui-ci s’éloigne de ce qui fait de lui plus qu’une simple juxtaposition d’éléments psychiques ou corporels assemblés « du dehors », pour ainsi dire, sans qu’aucun principe d’ordre plus profond vienne unifier cette multiplicité plus ou moins complexe d’éléments disparates. Un être n’est véritablement tel qu’à la condition d’avoir une certaine unité dont il porte le principe en lui-même et, comme on a pu le dire en adaptant la formule scolastique « ens et unum convertuntur », « ce qui n’est pas vraiment un être n’est pas non plus vraiment un être » : c’est seulement ce que les scolastiques appelaient un ens rationis, n’ayant pas en lui-même sa raison d’être, même immédiate, et n’étant pas vraiment « lui-même », mais bien plutôt « les autres ».

Évidemment, si l’on envisage les choses extérieurement, d’une manière simplement « descriptive », analytique, quantitative, empirique, comme le fait la science moderne, on peut facilement être dupe de simples apparences, et prendre des machines pour des êtres véritables aussi bien que des êtres véritables pour des machines, de la même manière qu’il est des « néo-spiritualistes » qui prétendent que ce qui nous apparaît comme des forces inconscientes, ce sont en réalité des êtres individuels plus ou moins comparables aux êtres humains, alors que cette conception anthropomorphique est, dans bien des cas, tout le contraire de la vérité. Un monde mécanique de pure multiplicité analytique pourrait donc, d’une certaine façon, être envisagé comme un monde d’illusions ou de mensonges, un monde semblable à une fantasmagorie suscitée par un magicien prêtant aux forces qu’il a captées une sorte de conscience, reflet ou prolongement de la sienne propre, qui leur constitue comme une individualité temporaire, individualisation factice qui, aux yeux des empiriques, donne l’illusion d’avoir affaire à des êtres véritables.

Dans ce passage de l’unité synthétique à la pure multiplicité, de la vérité intérieure aux apparences illusoires, il y a évidemment bien des degrés, dont l’Artificielle « Intelligence », comme on dit en quelque sorte par oxymore, constitue apparemment, dans un certain ordre, un degré extrême, et cela non seulement en superficialité, si l’on peut dire, mais aussi en extension, car les nouvelles technologies paraissent de plus en plus devoir envahir tous les domaines de l’activité humaine terrestre. Par là, elles finissent par donner l’illusion de jouer un rôle comparable à celui du « moteur immobile » d’Aristote, c’est à dire du principe central qui meut toute chose, alors qu’en réalité elles en sont évidemment aussi éloignées que possible. La négation du Principe, négation qui est au fond de toute la « civilisation » moderne, aboutit donc, lorsqu’elle est poussée à l’extrême, à un renversement caricatural et mensonger de cela même à quoi elle prétend s’opposer, le désordre prenant les apparences d’un faux ordre, l’ignorance singeant une fausse connaissance, la négation de tout principe se

dissimulant sous l’affirmation de faux principes, et ainsi de suite. Dans l’ordre social par exemple, on voit souvent apparaître, étayée par ces « technosciences » mécaniques, l’idée d’une organisation qui serait comme la contrepartie, mais aussi par là même la contrefaçon, d’une conception traditionnelle telle que celle du « Saint- Empire », une organisation « totalitaire » non pas « organique », non pas hiérarchiquement ordonnée selon l’essence ou la nature propre de chacun, non pas régie par ce « moteur immobile » dont il vient d’être question, mais par une sorte de volonté « infernale » hypnotisant, animant, suggestionnant, galvanisant artificiellement un amas chaotique, en quelque sorte, de « résidus » sans vie, sans intellect véritables. De même, en ce qui concerne l’ordre intellectuel ou spirituel, on voit souvent exaltée, non plus la concentration intérieure de toutes les puissances de l’être pour les diriger vers l’affranchissement des limitations individuelles, vers l’universel, l’informel, l’immuable, mais leur dispersion, encouragée là encore par ces « technosciences » et leur
« cyberespace », dans une multiplicité extérieure qui n’est plus unifiée par la conscience d’aucun principe supérieur, dans le morcellement indéfini de l’analyse poussée à l’extrême, dans l’instantané, le flux incessant, le changement continuel et de vitesse sans cesse croissante des choses sensibles, dans la diversité indéfiniment mouvante et fuyante des formes de la manifestation subtile, pour aboutir à une véritable désagrégation de l’activité humaine dans tous les ordres et, finalement, à la confusion dans le « chaos » au lieu de la fusion dans l’Unité principielle, à la dissolution de toutes choses dans une sorte de « conscience cosmique » exclusive de toute « transcendance », donc de toute spiritualité effective.

Maintenant, chaque fois que le désordre s’accentue, le mouvement s’accélère, car on fait un pas de plus dans le sens du changement pur et de l’« instantanéité ». Comme tout ce qui n’a qu’une existence négative, le désordre se détruit lui-même, et c’est dans son excès même que peut se trouver le remède aux cas les plus désespérés, parce que la rapidité croissante du changement aura nécessairement un terme. Nous sommes loin maintenant, avec toutes les inventions modernes, du temps où Platon, déjà, parlait du peuple insupportable de faux savants que l’invention de l’écriture ne pouvait manquer de produire ; de celui, postérieur au développement de l’imprimerie mais antérieur à celui des réseaux informatiques, où l’on a pu écrire que la moindre chose pensée par soi-même valait incomparablement plus que toute l’érudition du monde, ce « savoir des autres » ; aux yeux d’un grand nombre aujourd’hui, et sans même parler de la crainte que les dangers même physiques qui sont inhérents à un développement aussi anormal ne peuvent manquer d’inspirer, les choses ne semblent plus guère pouvoir continuer ainsi très longtemps, et l’on peut penser que l’excès du mal lui-même pourrait amener certains à une réaction salutaire.

Donc, si le mensonge le plus habile et le plus funeste est celui qui mélange de façon inextricable le vrai avec le faux, s’efforçant ainsi de faire servir celui-là au triomphe de celui-ci, ce n’est vraisemblablement pas du fait de quelques avantages pratiques, matériels ou affectifs, qu’il pourrait peut-être y avoir lieu d’envisager un aspect
« bénéfique » du développement croissant des inventions industrielles, mais plutôt dans une certaine « prise de conscience » du caractère faussé sur lequel repose toute la conception moderne du monde et de la civilisation. En effet, si les machines, quant aux résultats pratiques, peuvent faire mieux que les hommes dans les domaines des sciences ou des arts, par exemple, en tant que ces domaines sont conçus du point de vue tout extérieur et superficiel des modernes, c’est à dire sans aucun principe qui ne dépasse l’ordre simplement individuel, rationnel, sentimental ou sensitif, et si par conséquent, par la force même des choses, ce qu’on pourrait appeler les pseudo-savants ou les pseudo-artistes modernes risquent d’être en quelque sorte démasqués et de disparaître, ces machines par contre ne pourront jamais, sans laisser échapper toujours quelque sottise, simuler la conception de vérités métaphysiques acquises directement, et non discursivement, par une intuition purement intellectuelle, vérités dont tout, dans les sociétés traditionnelles, procède directement ou indirectement et où, inversement, tout tend comme vers son but ou sa fin, qu’il s’agisse de sciences, d’arts ou d’institutions sociales. L’on peut bien fabriquer des machines, mais non des êtres vivants, parce que l’esprit, animateur principiel de toutes choses, fait et fera toujours défaut ; l’on peut bien multiplier analytiquement, accumuler indéfiniment autant de faits, de « données », de statistiques et de probabilités qu’on voudra, l’indéfini n’en procédera pas moins toujours du fini et ne pourra aucunement faire sortir de son domaine borné. Pour beaucoup sans doute devient-il aujourd’hui de plus en plus apparent que le « mythe du progrès » était mensonger et qu’en réalité, ce sont les soi-disant « mythes » traditionnels qui sont vrais, selon lesquels le développement cyclique implique un éloignement de plus en plus grand du principe dont il procède, s’accomplissant dans un sens descendant, en allant du supérieur à l’inférieur, de la qualité à la quantité, du supra-humain à l’infra-humain, et que ce que les dupes de toutes les idoles modernes prennent pour une plénitude de science et de vie n’est en fait que le royaume de l’ignorance, de la mort et de la dissolution sans retour.

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